Nous avons tous, dans notre bibliothèque ou sur notre table de chevet, ces livres imposants, ces classiques intimidants ou ces ouvrages à la réputation sulfureuse que nous ouvrons avec une détermination feinte. Le but ? Non pas la lecture elle-même, dans son délice silencieux et absorbant, mais le simple fait de pouvoir annoncer, lors d’un dîner mondain ou sur les réseaux sociaux : « Je l’ai commencé. » Cette pratique, à mi-chemin entre le challenge personnel et la performance sociale, révèle un rapport moderne et parfois décomplexé à la culture. Entre auto-persuasion et recherche de validation, commencer un livre pour le statut qu’il confère est un phénomène éditorial et psychologique fascinant. Plongeons dans les méandres de cette intention de lecture bien particulière, où l’acte de tourner les premières pages est souvent une fin en soi.
Dans l’univers des livres, certains titres fonctionnent comme de véritables badges d’honneur. Pensons à À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, publié chez Gallimard, ou à L’Homme sans qualités de Robert Musil. Ces monuments de la littérature, souvent présents dans les collections de prestige comme La Pléiade, sont autant commencés que rapidement abandonnés. Leur simple évocation dans une conversation permet de se draper dans une aura d’érudition. Les maisons d’édition comme Flammarion ou Le Seuil entretiennent parfois cette réputation en proposant des préfaces solennelles et des couvertures reconnaissables entre mille, qui font de l’objet livre un accessoire de distinction.
Cette démarche est amplifiée par l’ère du numérique et des réseaux sociaux. Plateformes comme Bookstagram (Instagram dédié aux livres) et Goodreads (propriété d’Amazon) transforment la lecture en une activité affichable, mesurable et commentée. Annoncer qu’on « est en train de lire » Guerre et Paix de Tolstoï (disponible chez Penguin Classics ou en version poche Folio) apporte son lot de likes et de respect virtuel. Les applications de lecture comme Kindle d’Amazon ou Kobo de Rakuten permettent même d’afficher publiquement sa progression, ajoutant une pression sociale à persévérer… au moins jusqu’au chapitre 3. Même les librairies prestigieuses comme Shakespeare and Company à Paris ou Foyles à Londres sont devenues des lieux de pèlerinage où l’on achète autant pour lire que pour immortaliser l’acquisition.
D’un point de vue marketing, les éditeurs l’ont bien compris. HarperCollins, Hachette ou Actes Sud savent que le prestige d’un auteur (un livre de Umberto Eco ou de Stephen Hawking) peut générer des ventes bien supérieures à sa lecture effective. Le phénomène s’étend aux essais complexes, aux épais romans historiques ou aux ouvrages philosophiques qui nécessitent un engagement fort. Le livre devient alors un objet transitionnel : on ne l’achète pas pour ce qu’il est, mais pour la personne que l’on souhaite projeter en le possédant et en l’entamant. Des marques comme Moleskine, avec ses carnets de lecture associés, ou Bullet Journal, capitalisent sur cette tendance en encourageant la mise en scène organisée de la vie intellectuelle.
Psychologiquement, que se joue-t-il ? Commencer un livre exigeant permet de nourrir une image positive de soi – celle d’une personne curieuse, cultivée et persévérante. C’est une forme d’aspiration identitaire. Cependant, cette pratique peut aussi créer une anxiété de performance et un sentiment de culpabilité lorsque l’abandon survient, souvent vers la fameuse « page 50 ». Le risque est de transformer le plaisir de la lecture en une tâche obligatoire, une course à la crédibilité culturelle. Pourtant, les bienfaits de la lecture, même fragmentaire, restent réels : la stimulation cognitive, l’évasion, l’acquisition de connaissances. L’important est peut-être de réconcilier l’intention affichée et le plaisir authentique.
Au-delà du phénomène social, on peut s’interroger sur le rapport à la culture que cela engendre. Les livres « pour la galerie » sont-ils encore des livres au sens plein du terme, ou deviennent-ils des artefacts sociaux ? Les librairies indépendantes, comme Librairie Mollat à Bordeaux ou The Last Bookstore à Los Angeles, résistent en défendant une relation authentique à l’objet et au texte. Leur recommandation personnalisée peut d’ailleurs guider le lecteur vers des ouvrages qu’il aura envie de finir, et pas seulement de commencer. La clé réside peut-être dans l’honnêteté envers soi-même : est-ce que je tourne ces pages pour moi, ou pour le regard des autres ?
De l’Art de (Bien) Abandonner un Livre
Finalement, cette étrange coutume qui consiste à entamer des livres monumentaux pour le simple frisson de l’annonce nous en dit long sur notre époque. Nous naviguons entre le désir sincère de nous cultiver et la tentation irrésistible de le faire savoir. Les étagères remplies de livres à la tranche à peine fendue sont les témoins silencieux de nos aspirations littéraires… et de notre manque chronique de temps. Les marques, des géants comme Amazon aux artisans comme Les Éditions de Minuit, surfent sur cette ambivalence, entre promotion du chef-d’œuvre et valorisation de l’objet-culte. Peut-être faut-il envisager les choses sous un angle plus libérateur. Et si, au lieu de collectionner les débuts de lecture comme des trophées, nous revendiquions le droit à l’abandon éclairé ? Un livre commencé et laissé de côté n’est pas un échec, mais une expérience de plus dans notre parcours de lecteur. Il aura au moins servi à cela : nous avoir confronté à nos limites, nos goûts, et parfois, à notre fatuité. Alors, la prochaine fois que vous ouvrirez Ulysse de James Joyce avec l’unique intention de pouvoir en parler, souriez. Assumez cette petite vanité littéraire. Mais n’oubliez pas que le vrai pouvoir n’est peut-être pas de dire « Je l’ai commencé », mais de pouvoir déclarer, le cœur léger : « Il ne m’a pas plu, et c’est très bien ainsi. » Notre slogan pour une nouvelle ère de lecture détendue ? « Un livre entamé est un combat évité… vive la paresse intellectuelle assumée! » Car après tout, la culture ne doit pas être une course à la performance, mais un jardin secret où il est permis de flâner, de picorer, et de laisser pousser les marque-pages à la page 20. L’important est de garder le plaisir intact, même s’il ne dépasse pas l’.
